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Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

Les Indiens : découverte progressive

Henri Leconte, tout sourire, lors d'un passage à Paris

Henri Leconte est né en 1933. Après avoir passé une bonne partie de sa vie missionnaire en France, notamment comme prêtre ouvrier puis comme responsable de la Province OMI de France Nord, il est parti comme missionnaire au Brésil. Il avait 66 ans.

Aujourd'hui, à bientôt 83 ans, il continue d'aller de découvertes en émerveillements, dans un enthousiasme communicatif.


Le 8 mai 2016

J'ai écrit, il y a 5 ans, un article (que j'ai d'ailleurs perdu) : “Ma découverte progressive de la réalité indigène”. Cette découverte continue, non à partir de rencontres d'Indiens plus ou moins isolés, mais à partir du partage de vie dans des villages indiens (Surtout le peuple Tembé, mais aussi les peuples Amanahé et Assurini).

Je me suis toujours souvenu de ce proverbe : “Pour connaître quelqu'un, il faut manger un kilo de sel avec lui”, et aussi de ce proverbe africain : “On peut laisser un arbre 100 ans dans l'eau, il ne deviendra jamais un crocodile”. C'est la même chose pour connaître des peuples si différents.

Mon expérience comme prêtre ouvrier m'aide beaucoup dans cette nouvelle situation. Quand je suis entré dans le travail salarié, j'ai découvert um monde différent de celui où je vivais. Bien que je sois d'une famille simple, où le travail est la réalité de la vie, l'éducation du séminaire m'avait sorti inconsciemment de ce monde, et la situation de prêtre avec une fonction reconnue de leader ‘spirituel’ avait accentué cet éloignement. En plus, le travail dans une entreprise ouvrière est très différent du travail dans le monde rural. Ce fut un nouvel apprentissage, étranger dans mon pays, avant d'être progressivement reconnu, et même finalement élu pour des responsabilités importantes.

Cette expérience de 20 ans m'a aidé quand je suis arrivé au Brésil. J'ai vite senti que je ne venais pas pour donner quelque chose, mais d'abord pour découvrir, apprendre une réalité diferente. Et la découverte continue : il ne suffit pas de 18 ans pour connaître um pays.

Et maintenant les Indigènes (les Indiens) !

Je pouvais les rencontrer à partir de la ‘Maison de l'Indien’. Au début, c'est la proposition qui m'a été faite. Mais j'ai vite découvert que ce serait superficiel, car ce sont des indigènes qui “viennent des villages” pour des examens médicaux, ou pour un temps plus ou moins long pour des soins. Ils sont en dehors de leur réalité. J'ai donc accepté um voyage (de 3 jours !) pour rester 3 jours dans un village Amanayé. Même si j'ai résisté ensuite pour ne pas accepter d'autre voyages (prétextant mon âge, mais en réalité j'avais peur de ne pas supporter les distances et 2 ou 3 jours sans aucun confort), je dois dire que le vírus m'avait pris. Et maintenant, avec quelques années en plus, ce sont 2 ou 3 voyages par mois. Ça dépend de la distance. Pour arriver dans certains villages, il faut 9 ou 10 heures de voyage, pour d'autres il suffit de 3 à 5 heures. Et je ne parle pas des ‘routes’ (!) en fin de parcours. Parfois c'est pour des célébrations et visites à partir des célébrations, d'autre fois des réunions ou assemblées importantes, ou participation silencieuse à des fêtes culturales.

Les découvertes sont progressives. Il n'est pas facile de se faire accepter, et d'entrer dans une culture si différente. Et les Indiens sont méfiants, c'est connu. Comme on les comprend !!!

Dans le premier article, par exemple, j'ai écrit : “La honte des familles, en ville, de se reconnaître d'origine indigène”. Je dois rectifier et expliquer cette honte. Au cours du dernier voyage que je viens de faire, fin avril, chez les Tembé, une religieuse nous accompagnait. Elle est Indienne. Elle m'a raconté comment sa mère lui avait dit, quand elle entra à l'université : “Ne dis pas que tu es Indienne !” Pourquoi ? Parce qu'elle avait tellement souffert de la discrimination et d'humiliations qu'elle voulait éviter cela pour sa fille. J'ai donc commencé à découvrir, 5 ans après, que ce que j'appelais ‘honte’, pouvait être, en réalité, échapper et faire échapper leurs enfants de ces humiliations. Soeur Rosa répondit à sa mère : “Comment je vais cacher que je suis Indienne ? Il suffit de me regarder”. Mais les humiliations, elle en a connu ! Par contre quand nous sommes arrivés chez les Tembé, j'ai entendu des personnes lui dire : “Soeur Rosa, vous êtes Tembé ?” – “Non, je suis Kaeté”. (C'est un peuple voisin). Intégration instantanée, alors que pour moi, il faut savoir prendre le temps.

Je commence à découvrir d'autres aspects, par exemple la structure et les relations familiales. C'est tous les jours, et pas seulement dans les grandes occasions (chez nous, les mariages, enterrements...) que la famille ‘élargie’ partage la vie dans une convivialité naturelle. Le plus souvent, je reste dans une famille, mais il me faut beaucoup de temps pour découvrir qui est qui : qui est fils ou cousin, ou beau-frère, petit-fils ou neveu, etc... Mais, par voie de conséquence, je découvre plus clairement ce que je percevais sans le comprendre, quand j'étais curé à Tapanã, dans la banlieue de Bélem : la même ‘famille élargie’ de quelques familles des communautés de la paroisse. Je percevais parfois des signes qui indiquaient une origine indigène. Maintenant je dis : ceux-là sont vraiment indigènes. Et quand ils me disent en manière de boutade : “Padre, vous devenez Indien !”, quand je connais bien la famille, je me risque à répondre avec un grand sourire : “Quelle chance! Je vais donc mieux vous comprendre”. Et après um moment de surprise et de silence, le masque tombe, et ils osent parler des grands-parents indigènes.

Le partage de vie dans les villages permet aussi de percevoir comment présenter le message de la foi. Ils se disent catholiques, mais ils n'ont souvent aucune formation. “ Je suis catholique, mais je ne sais même pas qui est Jésus-Christ” m'a dit un jour un responsable du village. Comment présenter le message de la foi, em respectant leur culture et leur possibilite de comprendre quelque chose ? Comment célébrer la messe dans ce contexte ? Souvent quand un Père vient, ils veulent une messe. C'est important de respecter cette demande. Refuser serait un manque de respect, mais comment faire pour que la messe puisse avoir un sens pour eux ? Quand il y a des personnes étrangères au village, eles peuvent penser que la messe devient plus une caréchèse. Qu'importe ? Ce n'est pas d'abord pour elles que je célèbre.

Autre découverte : Nous connaissons toutes les menaces contre les indigènes, tous les projets de loi qui tentent de détruire l'identité indigène, les expulsions de leurs villages, etc... (Le mot ‘génocide’ n'est pas exagéré). Dans la vie avec eux, cela n'apparait pas. Ils semblent ignorer cela. C'est seulement dans les occasions importantes, comme des assemblées (par exemple l'Assemblée des Jeunes Indigènes Tembé de ce mois d'avril) que cette conscience s'exprime fortemente. Ils parlent des humiliations, mais ils réaffirment aussi chaque fois d'avantage la nécessite et la manière d'affronter ces difficultés, la nécessité de réapprendre leur culture et les traditions de leur peuple, pour continuer d'exister comme peuples indigènes. Et une des manières d'affronter ces difficultés, c'est la formation. Ils savent profiter de toutes les formes de formation. Dans les universités et les centres de formation, ils se forment em droit, administration, psychologie, dans les professions de santé et d'éducation, etc... C'est évident que certains profitent de cela pour sortir de leur condition, mais la grande majorité utilisent cela pour rester au service de leur peuple. Et ils le montrent em revenant déjà chaque fin de semaine dans leurs villages. Ils n'ont pas besoin de nous pour s'organiser. Notre présence est plus pour aider dans les formations, et accompagner pour qu'ils ne se sentent pas isolés.

Découverte de la vie du village à partir des activités communes. Pour certaines activités, tous travaillent ensemble. Durant um voyage dans un village Amanahé, je remarquais un matin que tout le monde, hommes, femmes, enfants, sortait du village. J'ai demandé : “Où vont-ils ?” – “ Au ‘retiro’” Pour moi, le mot était employé seulement pour dire ‘recollection’, ‘retraite’. Je n'ai pas insisté. Le lendemain, nouvelle sortie de tout le monde. J'ai demandé: “Il est où, ce ‘retiro’ ?” – “C'est um peu loin, de l'autre côté, au bord du fleuve”. Je suis parti, traversant des champs de manioc et autres cultures, et je suis arrivé au fleuve. Ils travaillaient tous à faire la farine (c'est une des bases de leur nourriture, à partir du manioc). Chacun(e) avait son occupation, se remplaçant quand il le fallait. Personne ne paraissait commander, tout le monde sachant ce qu'il faut faire. D'autres fois j'ai remarqué la même chose quand quelqu'un fait une bonne pêche : le poisson est distribué naturellement. Et je n'ai jamais entendu parler d'argent entre eux pour ces choses-là.

J'ai participé em janvier à une formation de 3 semaines sur la mission indigène, pour les missionnaires qui vont travailler avec le CIMI. Ce fut importante, même si um reponsable du CIMI me disait que je n'avais pas besoin de faire cette formation. Ce fut importante, car ça m'a aidé à structurer beaucoup de choses, mais c'est vrai que j'apprends beaucoup plus à partir de ces moments de vie dans les villages. Les défis sont nombreux, et la découverte continue. Chaque peuple est différent et a ses particularités. C'est une autre difficulté. Il est évident que je mourrai en sachant peu de choses.

PRECISION IMPORTANTE POUR TERMINER.

Ce texte de réflexion n'est pas LA manière de découvrir et comprendre une mentalité, une réalité. C'est ma manière, à partir de mes autres expériences de vie, à partir de mes autres découvertes qui se firent à partir de partage de vie. D'autres découvrent d'autre manière. L'important est de savoir comment apprendre à servir à partir de ses posssibilités.

Il est évident que ces voyages, ces conditions de vie dans les villages, tout cela est assez fatigant, et ce n'est pas la manière la plus facile. Mais ma santé me le permet encore. Pour combien de temps ? Je n'en sais rien. Je le peux, c'est tout. Je me contente d'en remercier Dieu.

Henri Leconte, OMI

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