Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

Marcel Denis (1919-1962)

  1. "En souvenir de..." par Marcel Vignale, mep

Une dizaine de personnes posent pour la photo. Les enfants sont accroupis au premier rang. Tous sourient
"Les Thaïs Mueï"
dans la forêt enchevêtrée, deux personnes se fraient difficilement un chemin
"Le long du chemin qui va chez les lépreux"
une personne atteinte de la lèpre, accroupie. La photo est floue mais on voit tout de même qu'elle n'a plus de mains
"Le grand-père de l'une des petites.
Plus de doigts, ni aux pieds, ni aux mains... et aveugle"
Dans la forêt. La photo est légèrement floue mais on devine tout de même qu'il n'est pas facile de s'y frayer un chemin !
"Dans les forêts"
portrait de Marcel Denis, chapeau sur la tête, qui regarde la photo comme s'il surgissait de la droite, l'air amusé
Deux jeunes missionnaires en soutane, assis sur une moteau, rient de bon coeur
Marcel Denis et un de ses confrères, le p. Godet

Trente ans après sa disparition - 17 avril 1961 -, Marcel Denis est encore bien présent à ma mémoire.

Ayant partagé sa vie et son idéal missionnaire, fait face aux mêmes épreuves, ayant ri et peiné avec lui durant de longues années, nous étions liés d´amitié. Sa capture et sa disparition me touchèrent d´autant plus que personne ne pouvait lui porter le moindre secours et qu´il s´évanouit dans le mystère.

Marcel était un homme simple et droit, d´une humilité parfaite ne laissant pas la place à la moindre forfanterie. De tempérament prudent et réfléchi, il n´était pas de ceux qui cherchent l´aventure ou courent des risques inutiles, pour l´exploit du moment. Il était particulièrement sensible et délicat, savourait l´amitié et souffrait du manque d´égards. Il était attentif aux autres, savait écouter et manifestait la plus grande gentillesse.

Or il était dans un pays dur, fruste, laissé de côté par l´histoire, où les conditions d´existence étaient rudimentaires. Dans le village, on vivait en quasi-autarcie, on se nourrissait sobrement de riz gluant, agrémenté, les jours fastes, des produits de la chasse et de la pêche. On tissait ses vêtements, on se soignait avec les moyens du bord. On vivait et mourait sans histoires, mais, à vrai dire, on vivait souvent mal et on mourait jeune.

Marcel sut s´adapter, avec un certain amusement, à cet environnement très naturel, sans jamais se plaindre de la vie qu´il menait. Maigre de la pauvreté du régime quotidien, barbu, jaunâtre des fièvres accumulées et des dysenteries persistantes, il allait, imperturbable, là où son devoir l´appelait.

Faute de routes, il marcha de longues journées dans la forêt ou la rizière, coucha sur la dure, partagea en tout la rude existence des siens. Son seul luxe, ce fut son cheval harnaché de bric et de broc, qu´il montait avec élégance quand le trajet le lui permettait. Il ne l´échangea que bien plus tard contre une vieille jeep qui le mena à son destin fatal.

À dire vrai, Marcel n´entreprenait pas ses tournées sans une certaine inquiétude dans ce pays troublé, où l´arrivée au terme du voyage n´était pas toujours garantie. Rencontrer guérilleros ou bandits - souvent les mêmes - n´était pas chose rare dans l´immensité de la forêt tropicale, pas plus que le tête-à-tête inopiné avec les innombrables dangers de la brousse les plus inattendus.

Parce que le tigre croisa souvent sa route, en le toisant avec un dédain royal, et, qu´une nuit, il osa croquer son cheval à deux pas de l´abri de bambou où Marcel dormait à poings fermés, il manifesta toujours au roi de la forêt un respect révérenciel.

Pourtant, aucune fatigue ou aucun danger ne l´aurait détourné de son devoir missionnaire. Envoyé à ce peuple, il se donna à lui de tout son coeur. Son oeil vif et noir se posait avec intérêt et bienveillance sur ceux qui étaient devenus les siens.

Lucidement, il se rendit vite compte que, pour ces démunis, l´élémentaire était primordial. Pauvre parmi les pauvres, il sut se mettre à leur portée et à leur place. Avant de délivrer le message évangélique, il fallait les aider à vivre et à survivre. C´est par là que plus tard passerait le message.

Toute sa science, tout son coeur et toute sa foi, dans la patience et la persévérance, il les consacra à la promotion humaine et spirituelle de son peuple.

Pour une culture plus rentable du riz comme pour le soin plus efficace des malades, il fallait également vaincre les préjugés ancestraux, les sortilèges traditionnels et changer bien des habitudes, ce qui, nulle part, ne se fait en un jour. Marcel eut l´habileté et l´intelligence de se mettre humblement à la portée et au niveau de l´interlocuteur sans le heurter de front. Il prêchait plus par l´exemple que par la parole sans prétendre donner de leçon.

Ainsi il faisait, pour son compte, un petit carré de jardin qu´on venait épier, soignait la terrible fièvre des bois avec quelques comprimés de quinine dont on pouvait comparer les résultats avec les exorcismes du sorcier, lavait et pansait proprement les plaies infectées d´abominables mixtures, disait préférer l´hygiène élémentaire aux innombrables gris-gris. Petit à petit, il faisait école, disant et faisant tout ce qu´il croyait juste et bon en tout domaine. Cela lui valait l´amitié, le respect et l´estime de tous.

Ce qu´il croyait juste et vrai, il le disait aussi simplement, au cours des longues soirées, dans les interminables palabres où l´on parlait de tout et de rien. Les questions religieuses venaient spontanément aux lèvres de ces gens profondément croyants, bouddhistes ou animistes. La crainte des génies, les incertitudes de l´au-delà, les rites et tabous à observer, l´interprétation des songes et des signes, le monde surnaturel, autant de sujets sur lesquels Marcel pouvait dire son point de vue. À Dong Mak Ba d´abord, puis à Maha Prom plus tard, il avait en charge deux petits îlots de chrétiens récents, peu instruits, noyés au milieu d´un vaste territoire. C´est là, d´abord qu´il entreprit sa tâche missionnaire. Avec méthode et persévérance, il fortifia ces noyaux, assurant leur formation par une catéchèse assidue, mais sa vision ne se limita jamais aux bornes de sa « paroisse ».

Sachant bien que l´Église ne vit qu´en croissant et se développant, dès qu´il le pouvait, il se lançait dans la prospection, l´écoute, la visite de très nombreux villages de son vaste secteur, tant bouddhistes lao qu´animistes Sô et d´autres tribus.

Ainsi, dans toute la vallée de la Sé Bang Fay ou sur le plateau de Na Kay, on parle encore avec respect et vénération de ce Père Denis qui passait en faisant le bien.

Dans ce pays où tout manquait, Marcel s´efforçait de répondre à toute attente muette ou exprimée. Avec des moyens dérisoires, il trouvait toujours, au fond de sa trousse, le médicament ou le pansement sauveurs et, sinon, il prodiguait l´attention, la consolation ou le sage conseil de l´ami véritable.

Quinze ans durant, il a, à pleines mains, répandu l´Évangile. Un peu partout quelques baptêmes vinrent couronner ses efforts mais son oeuvre demeura inachevée. Dieu saura, en son temps, faire lever la semence enfouie.

C´est au bout de quinze ans de labeur, le 17 avril 1961, que Marcel disparut pour toujours.

En ces temps et lieux, disparaître n´est pas chose rare : il faut s´attendre à tout, surtout au pire. Trente ans après, et après avoir retrouvé les conditions d´existence normale, dans un pays policé, il me semble pouvoir jeter un regard plus objectif sur les dangers quotidiens de la vie missionnaire au Laos à cette époque.

Ici [en Occident], au moindre retard, au moindre rendez-vous manqué, on s´inquiète de votre sort et on remue ciel et terre pour vous retrouver. Le moindre trou sur la route est signalé par un énorme panneau avertisseur. Vous ne pouvez pas vous faufiler hors de la piste de ski tracée ou dépasser la limite de plage surveillée sans vous faire ramener dans le droit chemin par un fonctionnaire zélé, soucieux de votre santé. Au plus petit bobo, on vous envoie à l´hôpital. Un service de santé et social omniprésent vous suit pas à pas, et, dans les coins les plus reculés, un téléphone vous permet d´appeler au secours.

Là-bas, quand vous avez tourné au bout du sentier, personne - même vous - ne sait où et quand vous allez aboutir, tant les aléas sont nombreux. Personne ne va s´émouvoir de votre absence ni ne sera en mesure de vous situer. D´ailleurs, tout le monde s´en moque et, de toute façon, ne pourra rien y changer. Les distances sont immenses, les pistes défoncées, les rivières indomptées doivent être franchies à gué ou à la nage. À l´horizon il n´y a ni panneau, ni poste, ni facteur, ni téléphone, ni médecin, ni gendarme. Rien que la belle nature exubérante et impitoyable, cruelle au faible, indifférente à tous. De loin en loin, quelque village, avec sa trouée de rizières, petit îlot perdu dans l´immense forêt, redoutée des hommes parce que royaume des esprits mauvais et des bêtes féroces. Tout seul, on ne s´y aventure pas bien loin et jamais sans son coupe-coupe et ses gris-gris protecteurs, car on ne peut compter que sur soi et sur le ciel.

De plus, tout le temps que Marcel passa au Laos sévissait la fameuse guerre d´Indochine. Les immenses espaces du domaine de Marcel étaient alternativement parcourus par les troupes gouvernementales ou révolutionnaires, sans que les unes et les autres réussissent à y imposer leur loi. Suivant le flux et le reflux des uns et des autres, vous pouviez tomber sur une embuscade, être pris dans une escarmouche ou une fusillade. Suivant votre direction, on pouvait vous accuser de traîtrise ou d´espionnage, et tout cela au milieu des pillages, des incendies, des dénonciations, entraînant répressions et vengeances également sanglantes.

C´est dans ce climat que se mouvaient, chaque jour les missionnaires, avec la tranquille conviction de ne faire que leur devoir dans un monde ordinaire. Ils vous auraient ri au nez si vous les aviez pris pour des héros, mais chacun aurait pu vous raconter moult aventures burlesques ou tragiques dont il était revenu... La vraie dimension est donnée par ceux qui n´en sont pas revenus ! [...] Ils sont sur la longue liste du martyrologe de la salle des Martyrs de la rue du Bac.

Ce matin du 17 avril 1961, Marcel, étant à Thakhek, apprit que le village de Phon Sa-at, à 30 kilomètres environ, était menacé par la guérilla, qui avait déjà pris tout l´est de son secteur. Il avait laissé là son catéchiste Unla et sa famille. Il jugea donc nécessaire d´aller le couvrir et de prendre à sa charge tous les griefs que les révolutionnaires n´allaient pas manquer d´élever contre le responsable de la petite chrétienté.

Il était parfaitement informé des risques encourus et savait qu´il serait traité en ennemi du peuple, valet de l´impérialisme, espion du colonialisme et autres crimes du même ordre. Il savait le peu de cas que ces gens faisaient des droits de l´homme, de l´honneur ou de la vie de ceux qui n´étaient pas de leur bord. Il partit pourtant pour parer les coups et détourner sur lui les accusations qu´il pressentait.

Peu de jours auparavant, nous [les missionnaires] avions eu, avec le groupe de Thakhek, une journée de prière et de réflexion. Une fois de plus, nous nous étions accordés sur la conduite à tenir face à ces avancées et reculs des forces en présence. L´Évangile nous dictait la réponse : le missionnaire est un Pasteur et non un mercenaire... Le Bon Pasteur ne s´enfuit pas devant le péril... Il donne sa vie pour ses brebis... Marcel connaissait son Évangile et il partit sans regarder derrière lui.

Jamais, sans doute, nous ne saurons la vérité sur ses derniers jours, les humiliations ou les souffrances qu´il eut à endurer. Le dernier témoignage fiable est celui de son catéchiste Unla qui le vit partir de Phon Sa-at au volant de sa jeep, entouré de ses geôliers qui ne savaient pas conduire. « Ils n´avaient pas l´air méchants, nous dit Unla plus tard. Ils l´autorisèrent à revenir sur ses pas pour prendre son bréviaire, et le Père en profita pour nous dire, sans équivoque : À DIEU. Nous nous reverrons au ciel. »


Dans les dernières lignes de son compte-rendu, le catéchiste Unla dit qu´au village de Kham He, ce même 17 avril, on entendit un coup de feu. Il doit marquer l´heure de sa mort ! [...]

Paris, 25 avril 1992, décembre 2005.

Marcel Vignalet, m.e.p.

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