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Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

Michel Frémaux :

Michel Fremaux, tout sourire

Lors de l'excommunication de Tissa Balasuriya, un de ses confrères qui le connaissait bien, Michel Frémaux, alors responsable du secrétariat oblat pour l'Europe, livra son analyse et son point de vue. Sa réflexion parut dans Pôle et Tropiques n°3 de Mai/Juin 1997. Nous reproduisons cet article ci-dessous.

Rappelons que la levée de l'excommunication intervint quelques temps plus tard. Mais Michel Frémaux ne le savait pas au moment où il écrivait cet article


Un oblat de Marie Immaculée a été excommunié. Cette nouvelle nous a tous étonnés. Quant à moi, elle m'a choqué. Je voudrais dire pourquoi. J'ai été ordonné prêtre en même temps que Tissa Balasuriya dans l'église de Roviano, le 6 juillet 1952, par l'évêque de Tivoli. Nous étions trois à être ordonnés prêtres ce jour-là, le troisième étant un Tamoul de Sri Lanka, Mariampillai Pavilupillai. Nous nous connaissions aussi bien que des frères peuvent se connaître : pendant six ans, douze mois sur douze, nous avons partagé mêmes études, mêmes salles de travail, même dortoir, mêmes détentes, mêmes aléas.

Pourquoi

la couverture du livre de Tissa Balasuriya

Je suis resté en relations avec lui depuis plus de 50 ans, tantôt par correspondance, plus récemment par fax ou téléphone. J'ai suivi le travail missionnaire considérable qu'il a accompli à Sri Lanka avec l'accord de ses supérieurs oblats qui continuent de lui en rendre témoignage. Témoignage auquel s'ajoute celui d'associations missionnaires bien connues comme Missio et Misereor.

D'où le choc. J'essaie de comprendre et je vais m'expliquer. Mais, si je devais tout résumer d'un mot, celui que j'emploierais est celui de malentendu. En effet, Tissa Balasuriya croit tout ce que nous croyons, tout ce que croient l'Église et l'ensemble des théologiens. Je le savais. Il me l'a encore confirmé de vive voix il y a quelques jours. Il croit tout le Credo. Il croit tout ce qu'a déclaré le concile Vatican II. Tout ce que le pape Paul VI a voulu exprimer publiquement et amplement dans un acte de foi personnel en 1968. Je l'affirme. Je le sais.

Dès lors, pourquoi cette excommunication ? C'est que son dernier livre - il en a écrit une bonne dizaine d'autres, dont un sur l'eucharistie - contenait certaines pages qui ont inquiété des évêques de Sri Lanka. Pour dialoguer avec les membres des autres religions de son pays - les catholiques ne sont que 8% au Sri Lanka -, Tissa Balasuriya a écrit un livre sur la Vierge Marie. Il se croyait bien placé pour le faire, étant oblat de Marie Immaculée. Un titre qu'il a toujours proclamé avec fierté. Mais chacun sait qu'un dialogue n'a aucune chance de s'établir si on commence par affirmer de façon absolue qu'on possède la vérité tout entière et que toute autre position est erronée. Dans ses propos, Tissa Balasuriya a donc employé plutôt le mode interrogatif que le mode affirmatif. A-t-il donné à penser qu'il mettait lui-même en doute ce qui n'était que l'amorce d'un dialogue ?

Liste sur mesure

Certains l'ont cru à Rome et l'ont mis en demeure de réaffirmer sa foi. Il l'a fait dans une réponse de 55 pages. « Manque de clarté », lui fut-il répondu par écrit, sans jamais le rencontrer pourtant.

Peut-être aurait-on pu se contenter de lui proposer d'acquiescer aux vérités contenues dans le Credo. Il l'eût certainement fait de grand cœur. Missionnaire pendant cinquante ans, confronté journellement à des bouddhistes, à des hindouistes, à des musulmans, il n'aurait pas demandé mieux que d'affirmer une fois de plus ce que croit toute l'Église. On a préféré composer une liste sur mesure, du moins le croyait-on.

Mais, malencontreusement, on a exigé de lui qu'il signe en bloc une longue série d'affirmations d'importance tout à fait inégales. C'est ainsi qu'il devait signer en même temps, par une seule signature, des articles du Credo et la déclaration selon laquelle l'Église ne se reconnaîtra jamais le pouvoir d'ordonner prêtres des femmes ! Certes, sur cette dernière question, Jean-Paul II s'est exprimé fortement - et cela ne doit pas être pris à la légère -, mais il est clair aussi qu'une telle affirmation n'est pas du même ordre doctrinal que les articles de foi sur la rédemption, par exemple. En conscience, Tissa Balasuriya n'a pas accepté de signer par une seule signature cette série d'affirmations disparates.

« Punition désaccordée »

À la place, il a signé la large profession de foi que le pape Paul VI a prononcée à titre personnel le 30 juin 1968. Mais, comme près de trente ans se sont écoulés depuis lors et que le magistère, les théologiens et le peuple chrétien ont apporté non pas certes des changements substantiels, mais parfois d'autres formulations, Tissa Balasuriya a cru bon d'ajouter qu'il faisait sienne cette profession de foi « dans le contexte du développement théologique et de la pratique de l'Église depuis Vatican II ». Cette addition témoigne plus de la franchise de Tissa Balasuriya que de son sens de l'opportunité. La Congrégation pour la doctrine de la foi a estimé, en tout cas, qu'elle altérait substantiellement la profession de foi de Paul VI. De leur côté, le provincial de Sri Lanka et son conseil ont déclaré que cette note ne faisait qu'exprimer « des présupposés méthodologiques communs aux théologiens d'aujourd'hui ».

Cette déclaration du provincial et de son conseil se termine ainsi : « En tout cas, l'excommunication nous semble être une punition désaccordée par rapport à l'esprit de l'Évangile qui devrait tous nous animer en ce temps d'après Vatican II. En outre, elle est d'autant plus inadéquate qu'elle serait appliquée à un prêtre vénérable et à un religieux qui a tant apporté à l'Église et à la société durant les cinquante et une dernières années et qui désire passionnément rester dans l'Église. C'est pourquoi nous demandons avec insistance que la Congrégation pour la doctrine de la foi annule la sentence d'excommunication. D'autres moyens devraient être conçus pour traiter des erreurs censées être contenues dans ce livre et pour les porter à la connaissance de la communauté théologique internationale et de l'Église. »

Au-delà des maladresses et des malentendus, demeure la question qui est aussi au cœur de notre vie : comment exprimer dans la culture de tous les peuples l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ ?

Est-il hors de propos de rappeler que viendra bientôt le dixième anniversaire de la mort de Mike Rodrigo, omi, Sri-lankais lui aussi, assassiné d'un coup de fusil pendant qu'il célébrait la messe ? Il avait pris la défense de jeunes bouddhistes exploités. Il avait fait sa thèse de docteur en théologie sur les présupposés du dialogue entre bouddhistes, musulmans et chrétiens. Il était condisciple de Tissa Balasuriya, de deux ans plus jeune. Je suis sûr qu'ils avaient la même foi.

Michel Frémaux, o.m.i.

P.-S. : il n'est peut-être pas superflu de se rappeler que, s'il n'y a pas péché, il n'y a pas non plus excommunication.

N.B. (en guise d'opinion personnelle) Je sais la somme considérable de temps que notre administration générale a investie et les efforts qu'elle a déployés pour éviter d'en arriver là. Mais elle était à la fois très bien placée et très mal placée. Très bien placée, puisqu'elle connaissait - et pour cause ! -Tissa Balasuriya, mais aussi très mal placée pour plusieurs raisons : d'une part, elle ne pouvait qu'apparaître a priori comme partiale en faveur d'un oblat, d'autre part, elle n'a pas compétence pour argumenter en matière de dogme avec la Congrégation pour la doctrine de la foi.
J'ajoute que notre supérieur général est connu dans l'Église comme l'un de ceux qui promeuvent le plus le dialogue entre les religions. On se souvient qu'il a été parmi les principaux organisateurs de la rencontre d'Assise en 1986, pour ne pas parler de sa contribution essentielle à l'encyclique Redemptoris Missio. Cette tendance n'est pas également partagée parmi les théologiens, y compris au Vatican : le cardinal Ratzinger a fait plusieurs fois allusion au danger que constituerait un amalgame avec les religions et les pratiques orientales en particulier. Il y a là un problème théologique réel. Je pense pour ma part, que c'est dans ce cadre que s'est situé, sans l'avoir cherché, Tissa Balasuriya.

M.F.

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