Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

"Des instants d'éternité"...!

Christian Duriez

Comment est né le projet du livre ?

Christian Duriez : En 2011, un journaliste camerounais a fait paraître un livre sur un cardinal africain, dans lequel il parlait de la mission au Nord-Cameroun. Il disait que les missionnaires ne s'étaient pas occupé de liturgie - ce qui fut sans doute un peu vrai – mais surtout, que les missionnaires avaient voulu laisser les gens dans la pauvreté, qu'ils n'avaient rien fait pour eux. En lisant cela, mon sang n'a fait qu'un tour et j'ai envoyé une circulaire à tous les anciens du Nord-Cameroun pour leur demander ce qu'il convenait de faire. Certains m'ont répondu : « Vas-y, casse-le ! » ; d'autres : « On ne dit rien, nous sommes de tendres victimes ; nous n'y sommes plus et nous n'avons plus rien à dire ! ». Mais quelques autres ont dit : « Il faut répondre, mais pas directement. Essayons de dire le travail que nous avons fait là-bas.» Voilà comment nous avons imaginer ce livre.

Comment avez-vous procédé ?

Chr. D. : Nous avons tout d'abord fait un appel à témoin. Une quarantaine ont répondu : des prêtres, des religieux, des religieuses, des laïcs missionnaires. A partir de là, Claude Digonnet, un prêtre fidei donum, Luc Athimon, missionnaire OMI, et moi-même, également OMI, nous avons rédigé.

Une parole, plus exactement une écriture, à trois, donc !

Chr. D. : Ce livre n'est pas un rapport. Nous avons plutôt voulu retracer une pratique missionnaire, une façon de faire, basée sur des motivations.

Un OMI et un ancien boivent à la même calebasse

Quelle fut cette pratique missionnaire de l'Eglise du Nord-Cameroun ?

Chr. D. : La pratique missionnaire de l'Eglise du Nord-Cameroun a surgi d'un ensemble de perspectives partagées par l'ensemble des missionnaires :

  • Une même idée de l'Eglise d'après le Concile Vatican II.
  • Une même conception de la Mission. Non plus une conquête en concurrence avec l'islam et les protestants (bien qu'on retrouve cet esprit ça et là !), mais plutôt une rencontre impliquant une "vie avec", une entrée dans la coutume et la langue, la découverte émerveillée d'autres cultures.

De ces idées simples est sorti un projet missionnaire. Celui-ci, il faut le préciser, a surtout été mis en oeuvre dans deux des 4 diocèses du Nord, Maroua et Yagoua, où nous avons eu deux évêques presque jumeaux qui ont pris ce projet à bras-le-corps et qui ont réussi à fédérer l'activité missionnaire de tous.

Mais concrètement ?

Chr. D. : Très concrètement, à l'époque, il a fallu divulguer le sens de l'Eglise depuis le Concile. Des sessions ont donc été organisées, notamment ce qu'on a alors appelé le « Concile des manguiers », ou des sessions à Fort-Archambeau au Tchad pour les ouvriers apostoliques. Après cela, dans les communautés, nous avons multiplié les sessions sur les rapports entre l’Église et le monde.


Construction d'un bief vers Koza (2003)

Cela a donné une âme et un cœur à la mission. Ainsi, une place importante était donnée à l'étude des coutumes, bien sûr ! Et donc, une importance donnée au conctact avec les anciens. Autre point important : les jeunes. Nous avons beaucoup poussé pour que les jeunes s'organisent eux-mêmes. Par exemple, là où j'étais, les jeunes s'étaient mis dans la tête de ramener leurs collègues partis dans les sectes ! Ils s'y sont mis. Du coup, évidemment, on les appelait les "insecticides"...!

Bref, une mission terre-à-terre, ou pour le dire autrement, incarnée...!

Chr. D. : Oui. Il s'agissait de partir des choses de la vie. Moi je veux bien dire à quelqu'un que Jésus-Christ nous a sauvés du péché, mais dans l'ethnie où j'étais, je n'est pas trouvé de mots pour dire le « péché » ! Des ruptures d'interdits, oui mais le péché, non ! On prenait donc appui sur les choses de la vie : "Qu'est-ce que la vengeance" ? "Est-tu un homme digne et libre" ? "Qu'est-ce que la pauvreté" ? Etc., vous voyez !


Jeunes Kapsikis faisant
le gwela (intitiation) en 1977

Je me rappelle d'un événement : dans l'ethnie où j'étais, j'ai eu l'occasion d'être parrain d'initiation. Or, dans le cérémonial, il fallait faire un petit discours au filleul où il y avait 4 choses à dire : "Attrape des esclaves", "Prends beaucoup de femmes", "Travaille beaucoup" et "Ne va pas chez le musulman" ! Il a fallu que j'y passe et j'ai dit : "Non ! Dans mon livre, on dit que prendre beaucoup d'esclaves et beaucoup de femmes, cela ne va pas. Mais si tu as une femme, tiens-la. Ne la laisse pas partir, sois bon avec elle" ! Etc, etc. Partir des choses de la vie. Cela a été le fond de notre ministère.

Comment synthétiserais-tu ce fond ?

Chr. D. : Deux lignes de force nous ont guidés :

  • Aider les hommes à retrouver leur dignité. Cette ligne venait de la situation particulière au Nord-Cameroun où une multitude d'ethnies, depuis des générations, étaient brimées par les musulmans. Il s'agissait donc d'aider les gens à retrouver leur dignité.
  • Susciter des Communautés Ecclésiales Vivantes.

En conclusion, qu'est-ce que tu dirais ?

Chr. D. Ce fut une belle aventure ! En lisant entre les lignes, on devine que chacun de nous a vécu pendant douze, vingt, trente ans, des "instants d'éternité".

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