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Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

La violence au défi de la foi

Après Georges Vandenbeusch il y a quelques mois, c'est au tour d'une religieuse, Gilberte, et de deux prêtres italiens, Gianpaolo et Gianantonio, d'être enlevés au Nord-Cameroun du côté de Tokombéré : le scénario est le même ; les agresseurs sans doute également.

Dans le diocèse de Maroua-Mokolo, les ouvriers de l'Evangile se sont réunis autour de leur évêque pour redire "leur souci de continuer à servir l'Evangile dans ce coin de terre avec les risques que cela comporte" (cf. la lettre de Grégoire Cador).

Difficile de comprendre la violence ! Difficile d'en faire la relecture de l'intérieur même de la foi chrétienne. Bien sûr, il y la Croix, le Vendredi saint, la mort du Christ qui ouvre sur la Résurrection, mais cela ne nous satisfait qu'à moitié...!

Comment relire les évéments violents qui frappent ceux qui, au nom de leur foi, sont frappés à mort ? Comment donner sens à leur désir de rester sur place ? Comment définir l'attitude de celui qui, plongé dans la tourmente, veut être fidèle à l'Evangile ? Tendre l'autre joue ! Oui ! mais encore...

A ces questions et plongés dans la violence qui enflammait l'Algérie des années 90, Christian de Chergé et ses frères moines à Tibhirine ont donné sens à leur être chrétien à partir d'une "théologie de l'espérance". Christian la résumait autour du défi de la fraternité, en actualisant ainsi le prologue de Saint Jean : "Le Verbe s'est fait frère". Au moment où nos frères et soeurs du Nord-Cameroun vivent le même chaos, il peut être profitable de la faire nôtre aujourd'hui.

Il s'agit de prendre appui sur l'événement - pour nous fondateur - de la Croix ; non pas dans une approche doloriste ou sacrificielle mais avec le regard qu'y pose saint Paul dans sa lettre aux Ephésiens. Là, dit ce dernier, Jésus-Christ a "tué la haine" :

"Maintenant, en Jésus-Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. C'est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix ; là, il a tué la haine." (Ep 2,13-16)

Ainsi peut être défini le salut : la réconciliation de ce qui était divisé. Le Concile Vatican II reprend cette perspective autour d'un leitmotiv qui traverse l'ensemble des textes : la volonté de Dieu de rassembler dans l’unité ses fils dispersés (par exemple, en Lumen Gentium 13).

Sur la Croix, disent Christian et ses frères, le salut s'est ouvert à toute l'humanité. Ainsi, nous qui sommes plongés dans la mort et la résurrection du Christ par notre baptême, nous pouvons vivre ce salut, nous avons à le vivre, au moins à titre prophétique, en relevant le défi de la fraternité. Il s'agit bien de "jouer", disons plutôt "d'incarner", ici et maintenant, cette "destruction de la haine" promise à tous et inaugurée sur la Croix un certain vendredi saint : "Continuer à servir l'Evangile dans ce coin de terre avec les risques que cela comporte" disent celles et ceux qui oeuvrent dans le diocèse de Maroua-Mokolo.

Un événement arrivé à Tibhirine éclaire cette perspective : le 24 décembre 1993, l'émir Sayah Attiyah fit irruption au monastère avec une bande armée pour exiger de l'argent, des médicaments et la venue du frère médecin, en ajoutant : vous n'avez pas le choix. Quelques semaines plus tôt, ils avaient assassiné douze ouvriers croates qui travaillaient sur un chantier tout proche. "Cette nuit-là, écrira Christian ultérieurement, je me sentis gardien de mes frères" : gardien de ses frères moines, bien sûr, mais également de "ce frère qui était là en face de moi et qui devait pouvoir découvrir en lui autre chose que ce qu'il était devenu". Et d'entamer un difficile dialogue qui rompt avec la logique exclusive qu'on tentait de lui imposer : si ! Christian avait le choix !

Dans la relecture qu'il fit de cet événement, il nota que paradoxalement, s'il n'est pas difficile d'aborder la perspective de la mort, il est par contre compliqué d'en revenir, de se remettre à vivre. De fait, dans quelle prière entrer après le passage de ces hommes en armes ? Commença alors en lui un long travail intérieur de cheminement-en-fraternité : il ne pouvait décemment pas demander à Dieu de les tuer ! Il comprit qu'il pouvait néanmoins Lui demander de les désarmer... Mais le pouvait-il s'il ne demandait pas dans le même temps d'être lui-même désarmé, lui et ses frères moines : "Désarme-moi ! Désarme-les !" Il s'agissait d'entrer dans le mystère de la fraternité universelle car, écrivit-il "notre conviction est que nous ne pouvons invoquer Dieu Père de tous les hommes si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains hommes créés à l'image de Dieu". C'est ainsi par exemple qu'au monastère, on cessa de parler des "militaires" et des "terroristes", pour parler des "frères de la plaine" et des "frères de la montagne". Quelques jours après Noël, Christian écrivit une lettre à Sayah Attiyah, "d'homme à homme, de croyant à croyant". Quant à sa mère, qui approuvait la décision de Christian, après la mort des moines, elle gardera dans son livre de prière, la photo des frères de la communauté, et celle de l'émir !

La théologie de l'espérance ne fait preuve ni de naïveté ni d'angélisme. Elle prend résolument appui sur l'événement de "la Croix qui a détruit la haine" pour faire de nous les partenaires engagés du Dieu qui s'est réconcilié toute l'humanité. "Dieu nous aime tels que sa grâce nous fera" écrivaient les Pères du deuxième concile d'Arles (353 ap. J.-C.). Puissions-nous faire nôtre ce regard, et en tirer toutes les conséquences !

Bertrand Evelin


N.B.: je me suis largement inspiré du livre de Christian Salenson : "Christian de Chergé, une théologie de l'espérance" (Bayard et Publications Chemins de dialogue, 2009). A lire...!

Christian Salenson a été interviewé dans le cadre des vidéos de la chaîne "Net for God TV". Retrouvez cette interview : "Le défi de l'islam 1 - Christian de Chergé et Mohamed" (à chercher dans la colonne de droite : "les films précédents").

On retrouve Christian Salenson sur le même sujet, dans une vidéo plus courte (6 minutes) :
"Christian de Chergé - une théologie de l'espérance"

Et encore lors d'une conférence au moment de la sortie du film "Des hommes et des dieux" sur les moines de Tibhirine :"Le Verbe s'est fait frère. Christian de Chergé et le dialogue islamo-chretien".

A consommer sans modération...!

J'ai découvert la citation du deuxième concile d'Arles dans un texte de Michel de Certeau, « La conversion du missionnaire », Christus n°40 tome 10, octobre 1963, p.514-533. Voir ci-joint un extrait de ce texte.

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