Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

Noël Tenaud (1904-1961)

Au Siam et au Laos, persécutions et guerres

L'ancienne église de Kham Koem
Noël Tenaud en 'tenue missionnaire', casque sur la tête et fusil de chasse en bandoulière, entouré de deux accompagnateurs
Noël Tenaud allongé sur une chaise longue. Marcel Denis est derrière lui
Sur la terrasse avec Marcel Denis
réparation de la jeep sur le bord de la route en 1955
Sur la route en 1955

Après deux années (1932-1934) à Tharae au Siam, consacrées surtout à étudier la langue lao, Noël est nommé curé de Kham Koem, une chrétienté bien établie proche de Nakhon Phanom ; il y restera six ans. C´est là qu´il fait la connaissance d´un jeune garçon qui deviendra plus tard son collaborateur et ami, Outhay ; devenu catéchiste, et veuf à vingt ans, Outhay le suivra au Laos, l´accompagnant dans toutes ses tournées apostoliques et jusque dans la mort.

Le rapport de la mission pour 1939 évoque indirectement le travail du Père Tenaud à l´époque de Kham Koem :

M. Thibaud a visité un grand nombre de villages païens de la région de Thakhek, et, s´il n´a pas eu un succès immédiat partout où il a prêché l´Évangile, il a du moins le ferme espoir que la semence de la parole divine n´aura pas été jetée en vain. Ce qu´il a fait dans son district, deux prêtres indigènes et M. Tenaud l´ont fait comme lui dans une autre région. Une légende laotienne dit qu´il fut un temps, et c´était l´âge d´or, où le riz venait tout seul au grenier ; ce temps n´est plus. Les missionnaires du Laos doivent courir par monts et par vaux pour amener les âmes au grenier du bon Dieu, et je vois avec plaisir que les ouvriers apostoliques y travaillent avec une ardeur infatigable...

En novembre 1940, la persécution éclate au Siam - qui s´appelle désormais Thaïlande. À quelques dizaines de kilomètres de Kham Koem, les martyrs de Songkhon offriront à Dieu les prémices de la mission. Quant aux missionnaires français, ils doivent chercher refuge de l´autre côté du Mékong, au Laos, sous la protection de la France.

Dans ce nouveau territoire de mission, le Père Tenaud est affecté d´abord à la mission de Nam Tok, où il restera trois ans (1940-1943). Mais c´est l´époque troublée de la Seconde Guerre mondiale ; il passera une année d´exil (1943-1944) au Viêt-nam, au Collège de la Providence à Hué. À son retour, il devient curé de Pongkiou, une chrétienté importante de la minorité ethnique Sô, dans la Province de Khammouane. En mars de l´année suivante, c´est le coup de force de l´armée japonaise, qui entraîne le massacre de civils français et la ruine de nombreuses missions. Trois confrères des Missions Étrangères de Paris - les deux évêques présents à Thakhek, Mgr Gouin et Mgr Thomine, et le Père Jean Thibaud - sont emmenés en forêt sans autre forme de procès et sauvagement abattus.

Chez le Père Noël Tenaud, ces événements, qu´il considère comme une persécution religieuse aux mains des impies, provoquent un déclic. Son enfance vendéenne avait été nourrie des récits de la résistance contre la persécution déchaînée par les révolutionnaires français. Il voit se reproduire ici l´assassinat des prêtres, la mort des innocents, l´intrusion d´une idéologie athée. Il n´est pas homme à rester passif ; il se laissera inspirer par ce que Jacques Cathelineau, surnommé « le Saint de l´Anjou », avait fait naguère en Vendée.

Il sera donc, non seulement proche du mouvement de résistance franco-laotien contre les Japonais, mais bien l´un de ses protagonistes. Dans la défense armée il voit la sauvegarde indispensable, et des hommes, et de l´oeuvre d´évangélisation qu´ils doivent accomplir. Il faut dire qu´il a montré en cette circonstances des qualités de chef indéniables. La milice villageoise qu´il mit sur pied, comprenant des Sôs et d´autres Laotiens des villages environnants, était bien organisée. Quand l´armée française - ou franco-laotienne selon le vocabulaire utilisé - revint pour rétablir progressivement l´ordre français dans un pays en pleine confusion, cet apport fut hautement apprécié. Le Père Tenaud fit cause commune avec son commandement ; il en restera proche même par la suite. Son action lui vaudra d´ailleurs la Légion d´honneur.

Le Père Marcel Denis, m.e.p., arrivé au Laos l´été 1946, a recueilli de la bouche même du Père Tenaud le récit de ses exploits aux dépens des Japonais, où il faut sans doute voir quelque exagération :

"Presque tous les ponts, que le Père Tenaud avait fait sauter lui-même pour couper la route aux Japonais, alors qu´il guerroyait avec ses villages chrétiens, sont réparés... Avec un autre Père, il a pris la brousse quand les Japonais ont arrêté tous les Français. Mais le Père Tenaud a vraiment été le héros, parcourant tout le Haut et le Bas Laos, à pied ; ou parachutant des soldats français dans des avions anglais ; ou traquant les Japonais avec ses villages chrétiens. Lors de la prise de Thakhek en mars dernier, il était là, commandant ses Laotiens et ses Sôs. Aussi son renom et son influence sont très grands parmi les officiers français du haut en bas de l´échelle. Quand à ses chrétiens, il peut leur demander la lune, ils feraient l´impossible pour la lui décrocher."

Le Père Denis conclut par cette réflexion :

"À ceux qu´il destine à être ses apôtres, Dieu donne souvent, avec la soif du salut des âmes, le goût du risque, le mépris des boîtes à coton et des coins « bien tranquilles."

Il est évident qu´à cette date les missionnaires (y compris le narrateur et son auditeur attentif) n´ont pas compris que l´ère des colonies est en train de s´achever. Le combat pour Dieu se mêlait - se confondait presque - avec le combat pour la légitimité française. La condamnation officielle par Rome de l´idéologie révolutionnaire, qui s´était affirmée au Laos avec la complicité des Japonais, renforçait encore l´amalgame. Pour ces hommes, la séparation entre la foi et l´action politique et militaire exigera une prise de conscience et une purification progressives.

Un épisode moins glorieux doit être mentionné ici : la prise de Thakhek le 21 mars 1946. Cette ville était peuplée d´une très forte majorité (83% peut-être) de Vietnamiens (« Annamites » dans le vocabulaire de l´époque) dont la plupart avait acclamé l´indépendance du Viêt-nam proclamée unilatéralement le 2 septembre 1945 contre la France. Les chefs historiques du front indépendantiste Lao-Issara, proches alliés du Viet-minh, trouvèrent là un appui très important. C´est donc à Thakhek qu´ils tentèrent en octobre 1945 un soulèvement anti-français ; ils purent y maintenir pendant plus de cinq mois une poche entièrement sous le contrôle de leur « Armée de libération et de défense lao », dont six cent « volontaires de la mort ». L´assaut final par les troupes franco-laotiennes fut sanglant et occasionna une répression terrible.

Le Père Denis poursuit, toujours d´après le récit oral de Noël Tenaud :

"Le 21 mars 1946 vint enfin la libération de Thakhek. À la tête de leurs Laotiens, les Pères Tenaud et Cavaillier entrent dans Thakhek avec les parachutistes français... C´est alors une journée épouvantable. Français et Laotiens entrent dans Thakhek en hurlant comme des possédés, le massacre commence... Le Mékong devient rouge... Officiellement, on compte 1 500 Annamites, hommes femmes et enfants (!) massacrés. En réalité, il y en eut plus de 3 000 !..."

Le Père Noël Tenaud et son confrère Cavaillier n´ont certes été ni les promoteurs ni les complices du massacre de populations civiles ; mais il faut sans doute reconnaître qu´ils ont été en l´occurrence débordés par les combattants qu´ils encadraient ! Il est difficile encore aujourd´hui de trouver des témoignages directs sur l´action du Père Tenaud en mars 1946 ; mais c´est un fait que ses supérieurs et les chrétiens locaux ont continué à lui faire pleine confiance comme homme de Dieu, témoin de la béatitude des artisans de paix.

Un long congé en France, de mars 1947 à décembre 1948, permettra au Père Tenaud de prendre définitivement ses distances avec la vie militaire.

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