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Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

Audace et enthousiasme

Lors d'un colloque sur le thème : « Présence de la vie religieuse dans le monde d'aujourd'hui : quelle inspiration spirituelle pour la mission ? », on a donc demandé à diverses congrégations de réfléchir à la question :

"Comment des congrégations inventent-elles, dans leur propre tradition spirituelle,
de nouveaux types de présence ?

Invité à parler des Oblats, j'ai fait l'intervention suivante :


« De l'audace, encore de l'audace... et un soupçon d'enthousiasme »


En 1849, Eugène de Mazenod, le fondateur des Oblats de Marie Immaculée, était évêque de Marseille. Il tenait assez régulièrement son journal et, à la date du 10 novembre, on y lit la colère mémorable qu'il poussa au sujet du P. Antoine Telmon.

Pour comprendre, nous devons situer le contexte. Depuis plus de vingt ans, les Oblats étaient missionnaires en France, tout particulièrement sous son versant méridional. Et depuis peu, ils se lançaient dans l’aventure des missions étrangères. De fait, en 1841, Mgr Bourget, évêque de Montréal en transit pour Rome afin de trouver du personnel, s'était arrêté à l'évêché de Marseille. L'entente avec Mgr de Mazenod avait été plutôt bonne et le fondateur des Oblats avait décidé de lancer sa jeune congrégation dans une aventure qui allait dynamiser le groupe au-delà de ce qu'ils pouvaient bien tous en imaginer alors !

Le P. Telmon faisait partie de la première équipe qui découvrait la beauté de l'été indien sur les bords du fleuve St Laurent. Et justement, en 1849, il oeuvrait à Montréal.

Pour quelles raisons exactement, peu importe ici, toujours est-il qu'il se mit en tête de répondre aux appels de l'évêque de Galveston, Mgr Odin, et donc de fonder une mission oblate… au Texas. Sans demander l’autorisation au Supérieur Général qui, de toute façon, était très très loin, ni non plus au Supérieur local qui lui, était très très proche, il se mit donc en route un beau matin avec quatre de ses confrères ; ils descendirent le Missouri et le Mississipi et fondèrent ce qui allait devenir, après moult péripéties, la très belle et très importante mission oblate du Texas.

Le journal d’Eugène de Mazenod porte la trace de la tempête qui ébranla les murs de l’évêché de Marseille le jour où la nouvelle eût traversée l’Atlantique puis la Méditerranée : « Ce qui se passe en Canada est inouï, c’est une monstruosité qui n’a pas de nom… » Je vous passe les détails, il y en a une pleine page, et j’en viens immédiatement à mon sujet.

Une fois la tempête apaisée, Eugène continua son journal ainsi : « A les entendre pourtant, je m’inquiète à tord. Ils sont tous parfaitement à leur devoir ! »

J'évoque cet exemple car on n’a jamais mieux présenté que dans ces quelques lignes le défi que les appels de la mission posent au discernement oblat et que, pour ma part, j’ai voulu résumer dans ce titre : "De l’audace, encore de l’audace… et un soupçon d’enthousiasme », la question étant de passer de l’un à l’autre !"

De l’audace ? Une congrégation missionnaire masculine n’en manque généralement pas. Elle est toujours heureuse de confronter le volume de sa générosité aux réalités de la vie païenne ! Il est sans doute plus délicat de se laisser gagner par l’enthousiasme. C'est un mot difficile à écrire, qui intègre en son centre la marque « th » du Dieu grec, du théos. Etre enthousiaste, nous suggère l'étymologie, c’est être mû par le feu divin.

Le défi que posent au discernement les appels de la mission concerne donc le passage de l'un à l'autre, de la fière audace masculine à l'humble enthousiasme du disciple. Pour le dire autrement, gros bras ou ivresse pentecostale ? Perfection ou sainteté ? Le dilemme est bien là ! Comment les Oblats s’en sortent-ils ? Car vous me permettrez de présupposer à mon intervention qu’ils s’en sortent quand même un peu !

Partons de notre livre de Constitutions : « C’est l’appel de Jésus-Christ, perçu en Eglise, à travers les besoins de salut des hommes » disent les premières lignes pour justifier le rassemblement oblat. Je retiendrai de cette recette missionnaire trois ingrédients : tout d'abord une perspective, à savoir le salut ; ensuite une attitude, celle de la contemplation ; en enfin une ascèse : l'Eglise !

Permettez-moi de détailler un peu tout cela.

Une perspective : le salut

Il est clair que toute dynamique demande une perspective. Celle-ci trouve sa forme dans l’étroite articulation entre un passé fondateur, un présent mobilisateur et un avenir prometteur. Or, nos différentes formes de vie religieuse ici présentes disposent pour cela du très beau mot de « charisme ». Nous sommes bien d'accord aujourd'hui pour dire que celui-ci ne constitue pas à proprement parler une théorie spirituelle ou théologique mais plutôt une histoire, enracinée dans une expérience, celle de nos fondateurs respectifs.

Disposer d’une perspective, c’est donc prendre appui sur un mythe fondateur, ce récit des origines que nous nous transmettons de génération d’Oblats en génération d’Oblats pour mieux en faire l’anamnèse. Je dois reconnaître qu’en ce qui concerne notre congrégation, la béatification d'Eugène de Mazenod en 1975, puis sa canonisation, vingt ans plus tard, ont grandement contribué à l’instauration de cette ambiance véritablement créatrice. Toutes les dynamiques missionnaires que nous avons entreprises depuis trente ans sont directement reliées à cette relecture. Dès lors, il n’est pas de rencontre importante aujourd’hui, que nous ne commençions sans rappeler tel ou tel aspect de la vie de notre fondateur.

Mais si je veux être complet, à ce regard sur l’expérience fondatrice, il me faut ajouter la profondeur de la tradition. Par-delà les années et, en ce qui concerne les Oblats, par-delà les continents, celle-ci constitue un véritable trait d’union qui nous relie à cette origine. Mais plus encore, cette tradition nous apprend à conjuguer cette origine fondatrice. Peut-être vous souvenez-vous de feu le C.P.M.I., le Centre Pastoral des Missions de l’Intérieur, ce temps béni où, dans les années 60, nos différentes congrégations osèrent travailler ensemble. Dans les troupes missionnaires d'alors, on disait des Oblats : « On vous reconnaît à l’odeur ! » L’expression ne visait pas, du moins je l'espère, un manque d’hygiène ; elle désignait justement cette tradition en tant qu’on la reconnaissait vivante ; elle disait la couleur et la tonalité d’un héritage. Et aujourd’hui, c’est bien en prenant appui sur ce savoir-faire missionnaire que nous sommes aptes à dessiner des perspectives.

Le travail de mémoire joue un rôle essentiel. Il nous permet de mieux identifier le contenu même de la pespective oblate : celle-ci tourne autour de la notion de salut, le salut offert par Dieu en Jésus-Christ ou, si nous voulons être plus précis, le salut ouvert par Dieu en Jésus-Christ. Ce fut l’expérience du jeune Eugène de Mazenod alors empêtré dans des relents jansénistes ; expérience éblouissante qui illumina l’ensemble de sa longue vie missionnaire. C’est donc toujours cette perspective qui oriente nos discernements : en Jésus-Christ, cette vie nouvelle qu’on appelle le salut est offerte à toute personne désireuse de lui ouvrir sa vie. Aussi, un peu à l’image de Pierre et Jean au Sanhédrin de Jérusalem, nous ne pouvons pas ne pas nous faire les serviteurs de cette Bonne Nouvelle. L’élan missionnaire oblat prend appui sur cette double négation.

De même, c'est bien parce que nous avons la conviction que le salut de Dieu est offert à tous que, depuis les origines, les Oblats cherchent à se rendre présents à ceux et celles dont l'Eglise est éloignée. En effet, si eux, qui sont si loin, entendent et reçoivent cette Bonne Nouvelle, alors, ce sera bien le signe qu'elle est destinée à tous ! La perspective missionnaire oblate se veut donc signe de l'universalité du salut. Au fil du temps, les figures peuvent changer : les Oblats ont eu leur période Grand Nord ; au mitan du XX° siècle, les éditions oblates du Chalet portaient la passion de la vulgarisation liturgique ; après guerre, boostés par Mgrt Rastouille, l'évêque de Limoges, et à l'exemple du P. Thivollier, les Oblats lançaient leurs roulottes au plus profond des campagnes du Limousin ; avec le Concile, ils cherchaient à rejoindre la classe ouvrière ; aujourd'hui, nous sommes sensibles, ici à la question des migrants, là-bas à celle des minorités ethniques. Quoi qu'il en soit des formes adoptées, le rapport mobilisateur à l'universalité du salut de Dieu, lui, reste le même.

e terminerai sur ce premier ingrédient en précisant un point. J'ai parlé d'un rapport vivant à la tradition oblate. En fait, celui-ci prend deux formes : ce sont tout d’abord des études historiques qui nourrissent notre missiologie actuelle : lire les circulaires de nos glorieux ancêtres se révèle plus instructif qu'il n'y paraît à prime abord ; mais ce rapport vivant à la tradition oblate adopte également la forme de slogans venus du passé : « Les Oblats, spécialistes des missions difficiles » pour reprendre les mots de Pie XI ; ou encore « Au plus près des plus loin » selon un slogan publicitaire en faveur des vocations oblates dans les années 50 ; plus récemment : « Audacieux pour l'Evangile ». Ces slogans peuvent prêter à sourire. Ils ont cependant leur importance. D'une part, ils font partie du patrimoine de la tribu. Mais surtout, quand la peur de l’avenir ou de l’altérité menace, ils font tremplin, dans le secret des coeurs !

C’était mon premier ingrédient.

Une attitude : la contemplation

« L’appel de Jésus-Christ, perçu en Eglise, à travers les besoins de salut des hommes » en suggère un deuxième. Il s'agit d'une attitude que je qualifierais volontiers de « contemplative ». Je ne vois pas meilleure façon de vous en parler que d’évoquer la figure de Grégoire de Nice... non pas le Cappadoccien, qui n'était pas Oblat, mais ce jeune missionnaire Oblat polonais qui vit actuellement en communauté dans le centre de Nice.

La maison est à moins de cent mètres des plus grands restaurants de la promenade des Anglais. C’est pourtant dans ce quartier qu’au nom d’une perspective oblate de salut offert à tous, Grégoire essaie d’établir des contacts avec les itinérants, les gens de la rue et tous les traîne-misère que la mondialisation amène dans les rues niçoises ensoleillées.

J’évoque son exemple car il nous situe à un carrefour intéressant de la dynamique missionnaire de discernement. Il nous place très précisément en cette phase qui précède, et surtout qui enfante dans le secret des coeurs, un nouveau type de présence missionnaire. Il est sans doute encore trop tôt pour en repérer le visage à venir. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’attitude de Grégoire. Elle est typique de toute dynamique missionnaire, en tous cas, oblate.

Que fait Grégoire ? Rien ! Il se promène, il regarde, il noue des contacts, il apprend la langue - de la rue ! -. On peut en avoir un petit aperçu en fréquentant son blog. Je vous lis un extrait :

« Le vieux Nice, un matin de décembre. Laurent, assis sur « son » bout de trottoir, une cannette de bière à la main, observe les passants. De temps en temps il lance un « bonjour » provocateur aux gens qui pressent le pas et qui ne s’aperçoivent même pas de sa présence. Cachés sous les parapluies, les gens s’esquivent et ont l’air de s’éviter mutuellement. Un peu plus loin, quelqu’un peste et au même moment dans un bar à côté, une dame claque la porte, furieuse… Laurent frémit de froid, serre plus fort la cannette, et avec un sourire malicieux me dit : « Regarde-les, ils se font tous la gueule, et pourtant ils ne se connaissent pas… »

Ces lignes illustrent l’« attitude contemplative ». De quoi s’agit-il ? D’une mystérieuse alchimie qui, au fond, n’est rien d’autre qu’un travail d’accouchement : Ce n’est pas le regard de l'ethnologue qui entreprendrait une observation participante. Pourtant, il y a un peu de ça quand même, notamment quand Grégoire décide de passer une nuit à l'abri municipal, « déguisé en SDF » comme il dit. Lisez son récit, comment « les besoins de salut des hommes » lui rentrent par le nez.

Ce n’est pas non plus une étude systématique sur la marginalité dans la France du XXI° siècle. Pourtant, il y a un peu de ça quand même. Les missionnaires ont appris depuis quelque décennies déjà à prendre appui sur les sciences humaines et sociales : lire le journal, étudier les analyses qui rendent compte des forces qui travaillent le tissu interne de nos sociétés... ou de notre inconscient, fait partie de notre « fond de commerce », si je puis m'exprimer ainsi !

Enfin, ce n’est pas le regard d’un doux rêveur galiléen qui déambulerait dans les rues de Nice dix centimètres au-dessus des contingences rugueuses de l’existence.

Non ! Il s’agit d’une spiritualité missionnaire, qui se donne les moyens de sa politique, à savoir un regard binoculaire : un œil surgit de l’Evangile et de ses promesses prophétiques, ce qui suppose par ailleurs de prendre le temps d’y demeurer ; l’autre œil plonge ses racines dans une des plus belles qualités de l’être humain, à savoir l’empathie. Je crois pouvoir dire que toute dynamique oblate qui veut faire du neuf, cultive ce regard contemplatif là.

C’est le deuxième ingrédient de toute invention missionnaire oblate.

Une ascèse : l’Eglise

« L’appel de Jésus-Christ, perçu en Eglise, à travers les besoins de salut des hommes » en suggère un troisième, l’Eglise. Je la qualifie ici d’« ascèse » ou, pour le dire autrement, de décentrement. Je prends ce terme dans un sens précis, celui du sportif qui ne saurait jaillir à la performance s’il ne se soumettait à une discipline, un entraînement et une hygiène de vie. Il me semble en effet que c'est ce type de rapport que nous autres, missionnaires, tendons à entretenir avec l’Eglise.

Nous le savons. Les relations entre les missionnaires formés à franchir - parfois même à transgresser - les frontières, et l’Eglise, ne sont pas toujours des plus simples ! Nous sommes trop habitués à nous situer aux marges pour nous y sentir vraiment à l’aise, avouons-le !

En parlant d'ascèse donc, je vise le dialogue avec les Eglises locales quand émerge la perspective de nouvelles dynamiques missionnaires. Une conviction profonde habite les Oblats aujourd'hui : ce dialogue est nécessaire. Cela va sans dire, encore que... Cela va mieux en le disant ! Reconnaissons en effet qu'en ces temps de replis identitaires, ce dialogue prend de sérieuses allures prophétiques !

J'évoque cette ascèse car elle me semble être à l'origine d'un renouvellement notable des figures missionnaires dans lesquelles nous sommes impliqués. Très concrètement, deux vieux débats qui agitaient il y a encore peu nos communautés se sont évanouis, faisant place à du neuf. Le premier touchait aux finalités de la mission : annonce de l'Evangile ou implantation de l'Eglise ? Vieux débat qui n'avait jamais vraiment trouvé de réponse et qui constituait dans nos communautés, une source, sinon de conflit, du moins d'incompréhension ! Le second concernait notre identité : religieux ou missionnaires ? Sommes-nous des religieux envoyés en mission, ou bien des missionnaires qui se retrouvent en communauté ?

Il est intéressant de constater que ces deux débats se sont évanouis. Il est plus intéressant encore de chercher à en connaître la raison. Il me semble qu'elle réside principalement dans une profonde acceptation d'un décentrement, qui est peut-être d'ailleurs un recentrement, de nous-mêmes. C'est ce déplacement là qui me semble avoir fait voler en éclats ces deux débats. A la place, s'ouvre une vision plus unifiée du monde, de l'Eglise et de nous-mêmes, disons une approche symbolique. Dès lors, nous sommes en mesure de nous laisser surprendre par de nouvelles figures du salut. Je voudrais l'illustrer par le projet d'une commuanuté omi

Depuis quelques années, à la suite de la redécouverte d'un des aspects du charisme du fondateur, à savoir la présence aux jeunes, et suite aux recommandations du Chapitre Général précédent, cette communauté a été sollicitée pour mettre en place un accueil 18-25 ans. L'équipe a donc été profondément renouvelée et sur la double base ci-dessus, ils ont reçu carte blanche.

Du long travail d'accouchement qui s'en suivit, je retiens trois éléments :

Ils ont immédiatement joué la carte de l'Eglise, de « l'Eglise toute bête » pour reprendre l'expression d'un évêque : ils ont rejoint le réseau des foyers jeunes en Ile-de-France. « Dès le départ, nous avons pu profité de ce terreau d'expériences » ! Une ouverture donc, à la grande Eglise : on ne reste pas dans notre petite chapelle à nous mais on s'inscrit dans un réseau ecclésial plus large !

Mais ils ont également joué la carte de la congrégation : ils ont pris appui sur l'expérience de projets oblats antérieurs, notamment du côté de Lyon. Et depuis, les trois communautés qui, en France, proposent ce type d'accueil, Fontenay, Lyon et Aix, jouent l'aventure de la rencontre entre maisons, Oblats et jeunes, avec les déplacements que cela génère.

Enfin, mais j'aurais du commencer par là, ils ont pris le temps de faire communauté. Derrière cette démarche se tenait une conviction : il s'agit moins de mettre en place les conditions d'une efficacité professionnelle, que d'ouvrir un espace à la Bonne Nouvelle du Salut. Ils ont donc pris le temps de se recenter, d'exister comme communauté, c'est-à-dire d'unifier le charisme oblat et les contingences dans lesquelles ils étaient impliqués : en l'occurrence, ils se sont demandés comment vivre le voeu de pauvreté dans une maison bourgeoise de la banlieue parisienne entourée d'un jardin ! La réponse a été immédiate : cette richesse reçue, non choisie, ils se devaient de la partager.

Dans la mise en place de ce projet, on pourrait développer d'autres caractéristiques. Je préfère souligner le fait qu'il s'agit d'un travail, à la fois de décentrement sur l'Eglise et sur le monde, et de recentrement sur eux-mêmes. Jacques évoque le voeu d'obéissance, défini par nos Constitutions comme « obéissance aux besoins de salut du monde ».

Or il est intéressant de constater que ce travail d'accouchement a suscité une réponse missionnaire symbolique, unifiée. Celle-ci dessine tout à la fois une perspective d'Evangile et une figure d'Eglise, pour reprendre les termes du premier vieux débat. Elle donne à voir un profil de vie religieuse et une dynamique missionnaire, pour reprendre les termes du second vieux débat.

Cette vision unifiée, harmonieuse, est source de vie nouvelle. On peut en pointer quelques caractéristiques :

Une Eglise, peuple de frères et soeurs qui grandissent les uns par les autres, dans une surprenante démultiplication des dons de chacun. Comme le dit Christian Bobin, « ce que l'on partage, tôt ou tard, se multiplie ».

L'irruption de l'inattendu de Dieu, qui s'est présenté sous la forme de l'internationalité et de la pluralité religieuse : « Depuis six ans, nous avons déjà vécu en communauté de maison avec des agnostiques, protestants, musulmans, bouddhistes, chacun « remplissant » l'espace de prière mensuelle comme il l'entend... »

Une Eglise qui prophétise en acceptant de mettre, oserais-je dire, les mains dans le camboui. En ouvrant largement la maison aux différents groupes qui demandaient à s'y réunir, il leur a fallu « compromettre les murs », dit Jacques, mais également les agendas en vue d'une gracieuse disponibilité ; et enfin se compromettre soi-même en s'impliquant personnellement dans les relations tissées au fil des jours.

Une Eglise enfin, qui suscite une force de proposition : au fil des mois et des années sont venues des demandes d'approfondissement de la foi, des appels à partager une manière de prier et d'entrer dans la Bible, etc.

C'était mon troisième ingrédient.

Ouverture

Ma recette initiale n'est pas complète ! D'autres éléments interviennent dans cette démarche spirituelle en vue de nouveaux types de présence missionnaire. Ils font eux aussi partie de notre tradition. Je pense à l'attention accordée au charisme de chacun. Nous le savons bien : nous déployons le meilleur de nous-mêmes quand nos pas prennent la direction que suggèrent nos appels intérieurs. C'était bien la conviction d'Eugène de Mazenod qui, au final, assuma la décision très personnelle du P. Telmon.

La question que posent ces charismes particuliers est justement celle de leur assomption par le groupe. Assumer communautairement des intuitions personnelles en reconnaissant leur caractère oblat est une chose. Transformer la communauté en un groupe de francs-tireurs en serait, hélas, une autre ! Chez les Oblats, cette reprise par l'ensemble du groupe prend deux formes :

Certains projets sont portés par la congrégation en tant que telle. Ils sont marqués par la personnalité de ceux qui les animent, bien sûr, mais peut-être encore davantage par la culture du groupe. Je pense à telle communauté qui, en banlieue lyonnaise, accueille des jeunes depuis plus de trente ans.

D'autres projets au contraire, sont si attachés à la personnalité de leurs initiateurs qu'ils ne leur survivent généralement pas. Ce n'est pas très grave. Tout personnels qu'ils soient, ces projets sont portés, assumés, priés par l'ensemble du groupe. C'est bien à ce titre qu'ils font signes et qu'ils enrichissent la tradition oblate.

Conclusion

Comment conclure ?

Tout d'abord par une suggestion. Tout à l'heure, j'ai évoqué d'un clin d'oeil la collaboration que de nombreuses congrégations missionnaires masculines déployèrent autour du projet du C.P.M.I. Je me demande si aujourd'hui, nous ne manquons pas d'audace dans nos collaborations inter-instituts ! Religieux de congrégations classiques, nous sommes tous porteurs d'une conception semblable du monde, de l'Eglise et de sa mission, de l'être humain. Cette conception semble se démarquer d'autres profils ecclésiaux. Je me demande parfois si nous ne gagnerions pas à unir nos voix et nos forces, afin de mieux proposer au service de toute l'Eglise, ce profil dont nous sommes les héritiers...

En commençant, j'ai posé un dilemme entre les deux bornes que sont l'audace et l'enthousiasme. Je ne pense pas qu'il faille choisir. La vie étant circulation, il convient sans doute de naviguer harmonieusement entre les deux.

L'expérience oblate nous enseigne néanmoins que l'invention missionnaire n'est pas de l'ordre de la continuité, le produit du déroulement logique d'une analyse implacable. Elle passe par une rupture, un lâcher-prise parfois douloureusement obéissant, le discret rappel que nous sommes des serviteurs. Elle est le fruit inouï, et bien souvent inattendu, de la rencontre entre, en amont, ce travail de préparation et d'analyse, en aval le monde qui s'invite à table sans toujours présenter le carton d'invitation, et par-dessus tout, Dieu en son mystère, un mystère que nous peinons à expliquer mais que nous aimons habiter. Au fond, la plus belle qualité spirituelle du discernement missionnaire est peut-être notre capacité, parfois naïve, à nous laisser émerveiller ; bref, à être les veilleurs d'étonnantes métamorphoses !

Bertrand Evelin

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