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Missionnaires Oblats de Marie Immaculée - Province de France

"La Franco de 42 à 49"


procession devant la Franco le jour de l'ordination d'Arsène Perbost
L'ordination de l'auteur en 1959 à la Franco

Lorsqu’on évoque son passé on aime en souligner les aspects positifs. Dans cet esprit le Père Maziers évêque de Bordeaux, présidant les obsèques d’une jeune fille, militante en JOC,  morte subitement, mettait en valeur, dans son intervention, les belles pages de l’histoire de cette militante et ne retenait, ne célébrait que cela, disant : « Paradoxalement la mort sert de révélateur à ce que nous portons de meilleur en notre histoire ».

Parlant de l’histoire de l’Ecole Franco-Canadienne, je parlerai dans cet esprit, sachant que tout n’y était pas parfait. Mais spontanément, de fait, seuls les bons souvenirs prennent du relief. Je ferai donc part, ici, des sentiments les meilleurs qui sont les miens au souvenir de ce que j’y ai vécu entre les années 42 et 49 ! Pas le reste !…

Dans les premiers temps de cette période l’école était juniorat, avec la présence d’enfants « recrutés » pour devenir « oblats »


I- Le contexte de cette époque

7 Oblats soldats sur le péron de la Franco en 1940
Les Oblats prof du Petit Sainte Foy, à l'automne 1939 en habit militaire

A- L'occupation allemande

Le contexte de cette époque était celui de la guerre et donc de l’occupation, de l’occupation allemande :

Une « OCCUPATION » omniprésente, dans les rues et devant les édifices publics de la ville. Les uniformes quadrillaient, coloraient, en gris terne, le paysage. En, 45 nous avons vécu l’évènement de la Libération. Tout Lyon était en liesse. Quelle fête ! Une des plus grandes que j’ai jamais connues et vécues ! Lyon débordait de joie et d’enthousiasme. Un climat inoubliable de fraternité se dégageait de l’ensemble de la population. Tous se reconnaissaient. Junioristes, professeurs, population, tous, ensemble, main dans la main, avons été mêlés à la fête. Nous avons été gagnés par la ferveur populaire. Nous n’avons ni pu, ni voulu résister ! Nous étions partenaires, pleinement partenaires, et avec quelle joie !

L’Ecole a eu à cœur de nous faire vivre cette page d’histoire et de nous faire mesurer le prix et le bonheur de la liberté.

B- Les restrictions et les privations

De dos, le frère Domergue sur son tracteur. Dans le fond, les bâtiments
Le frère Domergue "en première ligne"

Le contexte de cette époque c’était, bien sûr, pour nous, celui de l’ensemble du pays en guerre, et donc des restrictions et donc des privations.

L’école ne s’est pas accommodée de la situation. Contre la fatalité elle a fait face. Les frères Domergue et St Jean, en première ligne, ont été les pionniers de ce combat. Ils ont sillonné monts et vallées de la campagne lyonnaise et d’autres lieux pour que les enfants ne manquent de rien, pour qu’ils ne souffrent pas de la faim et des restrictions. Les frères, au sens fort du terme, ont donné force, sens et actualité au « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».

Et ils ont réussi ! Et ils ont gagné ! On ne leur en saura jamais assez gré !

On mesure avec le recul le prix que pouvaient avoir les enfants auprès de ceux qui en avaient la responsabilité. Acteurs et bénéficiaires de cette aventure commune, nous nous sommes reçus les uns des autres. Sur ces bases là nous pouvons nous réclamer d’une histoire commune qui a contribué à forger l’âme, l’esprit que nous revendiquons aujourd’hui

Voilà l’école franco-canadienne dans ses heures sombres, mais néanmoins lumineuses !


II- La pédagogie du juniorat

A- Une ambiance familiale

Tout en évoquant, à travers ces évènements, la manière dont ils ont été vécus et portés ensemble, je voudrais souligner maintenant avec force la qualité des rapports qui existaient entre les Oblats et les Junioristes, entre profs et élèves.

Nous étions, à l’époque, des élèves « recrutés » avec donc la perspective de fournir le « vivier » oblat pour la mission. La plupart d’entre nous, avides d’aventure, rêvaient de mission au Pôle Nord

L'ensemble du juniorat pose pour la photo à la fin des années 40
Ne bougeons plus...!

Venus, pour beaucoup d’entre nous, de familles modestes, pauvres, les questions d’argent n’ont jamais fait obstacle. L’ambiance était familiale.

En vacances - Tous ne pouvaient aller en vacances, à Noël ou à Pâques, en raison des frais de voyage, auxquels toutes les familles ne pouvaient suffire. Les Oblats, dans ces périodes, avec un réel souci d’ambiance familiale, s’investissaient beaucoup pour créer, au mieux, une telle atmosphère.

Pas d’école, bien sûr ! Des loisirs, évidemment ! Des pièces de théâtre dont nous étions les acteurs, mais pas sans public ! Les professeurs remplissaient cet office ! Ils étaient notre public. Ils se régalaient, sans feinte, à rire sans réserve et applaudir à nos exploits de jeunes artistes. Nous n’étions pas peu fiers d’être encouragés, reconnus, et applaudis par un tel public. Les « maîtres » devenaient nos élèves pour un instant !

Personnellement j’avais un don d’imitateur, avec mon ami de toujours, André PASCAL. Sur scène, tous deux, nous avons fait craquer le public. J’avais un peu le don d’imitation, et entre autres je savais « refaire », en prenant l’accent lyonnais, Guignol. Soucieux de parfaire mes compétences en la matière, les professeurs m’envoyaient au théâtre « Guignol et Mourguet », pour parfaire ma formation « d’artiste » en herbe.

Et le résultat était au rendez-vous. Je devenais le « spécialiste » !

Et l’année scolaire ! - Durant l’année scolaire aucun prof ne célébrait sa fête sans y associer les élèves de sa classe. Son heure de cours était supprimée. Pour nous, ce n’était pas un détail. Le rapport particulier enseignants-élèves passait aussi par là.

B- Des prof impliqués dans les activités du juniorat.

Un prof en soutane, joue au foot avec les jeunes
Le temps des récréations...

Le temps des récréations venu, nombre de professeurs participaient, en soutane, bien sûr, à nos ébats, joueurs parmi d’autres joueurs, aussi passionnés que nous !

Tous les profs n’avaient pas les diplômes exigés, par la suite, dans le cadre des établissements « en contrat d’association ». Ils s’investissaient néanmoins, au maximum de leur travail et de leur compétence pour la formation, l’enseignement, l’éducation, et non sans efficacité et non sans réussite scolaire. Le rendez-vous aux examens et aux diplômes était respecté !

L’aspect loisir et culture, devait toujours tenir une grande place !

Nous étions initiés à la solidarité pas seulement entre nous, mais à l’extérieur. L’Ecole avait le souci de nous sensibiliser à l’ouverture aux autres, ailleurs qu’à l’Ecole, et particulièrement auprès des malades et personnes âgées. C’est ainsi que allions régulièrement à l’hospice de Ste Foy, pour donner des spectacles, Guignol, entre autres.

C- La formation spirituelle

La formation spirituelle, très présente, n’était pas un « pensum ». Pas de pression. Elle n’était en aucune manière, teintée de jansénisme, tant s’en faut. Le perron de l'entrée Je suis sûr, quant à moi, que l’école a beaucoup contribué à faire de nous tous des croyants, dans le cadre d’un établissement religieux, qui avait la structure d’un séminaire, avec son lot de temps de prière et de culte, de messes quotidiennes, d’initiations aux sacrements.

Dans cette manière de penser, l’Ecole nous faisait complices. Pas de barrière entre profs et élèves, même si ensemble, travailler pour réussir, comportait des exigences à respecter.

Voilà l’école franco-canadienne telle que je l’ai connue et telle que je l’estime aujourd’hui, sans regrets, 65 ans après ! Je rejoins par là le sentiment de ceux de cette même école, qui, des années après, se sont constitués « en anciens de « la franco ». J’ai pu participer à l’une de leur rencontre à laquelle ils m’avaient invité. Avec eux j’ai souligné, alors, l’importance de ne pas nous retrouver en termes de « nostalgie », mais dans l’optique d’une tradition vivante, qui se projette dans l’époque qui est la sienne, pour l’adopter et s’inscrire dans les valeurs qui sont les siennes. C’était, à mon sens, la meilleure manière d’être fidèles !

D- Du Juniorat au Collège

Les petits séminaires, juniorat compris, à Lyon comme ailleurs, peu à peu, et rapidement, connaîtront leur déclin, dans cette formule. Les vocations à la vie religieuse ne se décideront plus à l’âge de la petite enfance. Et c’était, à mon point de vue un pas en avant dans la tradition vivante que j’évoquais il y a un instant. Dans cette période, le père Joseph POUTS, succèdera au Père GAUTHIER comme supérieur. Sous son inspiration, en franc-tireur qu’il était, en homme avisé et audacieux, s'ouvriront largement les portes de Ste Foy qui deviendra alors juniorat-collège, puis, très vite, collège. Une ère nouvelle, qui, je crois, non seulement ne changera rien à l’esprit de la maison, mais y apportera sa touche originale, lui permettant de s’inscrire dans le langage d’une tradition vivante, attentive au langage et aux évolutions de son époque.

E- Non pas têtes bien pleines, mais têtes bien faites.

Un prof et un élève en pleine réflexion...

L’accompagnement des élèves à la Franco, tel que je l’ai connu, se voulait soucieux auprès des élèves non pas d’abord d’accumuler des connaissances mais de travailler à former des hommes au sens plein du terme, en harmonisant au mieux en eux les diverses composantes d’une authentique éducation, que j’ai essayé d’évoquer dans les lignes qui précèdent, à savoir :

  • dimension culturelle : en développant la créativité, par la voie d’activités culturelles, telles que le théâtre entre autres, dimension politique: dans le développement de la conscience citoyenne, patriotique de l’appartenance à un pays retrouvant la liberté perdue : voir à cet effet tout le vécu au travers de la période d’occupation, de la fête de la Libération en 45.
  • dimension sociale et humanitaire, à travers l’ouverture aux plus démunis : cf. l’hospice de Ste Foy
  • dimension communautaire par l’expérience d’une réelle proximité, vécue au quotidien dans le rapport profs-élèves
  • dimension spirituelle, dans une authentique éducation de la foi, marquée par le formidable élan liturgique impulsé par Jean Servel. Elan qui ne sera pas sans influencer la réforme liturgique que mettra en route le Concile Vatican II. Nous avons chanté les fameuses Complies de Jean Servel. Nous mettions, de manière anticipée, déjà, un pied dans le Concile Vatican II.

En bref, nous étions une « famille » en vérité, assumant ses pauvretés, mais fière de son aventure commune.

« Têtes bien pleines », le plus possible, pourquoi pas, mais aussi, avant « tout, têtes bien faites ». La Franco a osé ce pari. Aujourd’hui, nous les anciens et ancêtres comme moi, lui en sommes reconnaissants, heureux, ici, dans ces lignes de pouvoir le dire et de pouvoir en témoigner.

Arsène PERBOST, OMI

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